Eden

Gang des Jokers

Dans leurs villages ceints de murailles, les colons vivent dans la terreur des gangers. Ces bandes sont imprévisibles. Elles n’ont pas de foyer, elles ne sèment rien si ce n’est les germes de la désolation. Elles puisent leur force dans la nuit noire des origines de l’humanité, quand il n’existait pas de tabous, pas de royaumes, que le feu était un démon vorace autant qu’un mystère, et qu’un mâle dominant s’imposait par la violence et menait sa horde contre les bêtes féroces, les autres tribus et le reste du monde. Les origines des gangers sont multiples. Il peut s’agir des rescapés d’un village détruit, qui retournent à la barbarie pour survivre. Il peut s’agir également de bandits, qui tendent des embuscades le long des routes au bitume défoncé. Ou encore de tribus sauvages dont l’origine se perd dans les flammes de l’Apocalypse et qui perpétuent l’horreur comme une forme d’art. On raconte des histoires terribles sur les gangers. Viols, torture, cannibalisme. Elles sont tout à fait exactes.
L’anthropophagie devint une pratique courante dans les années qui suivirent le Cataclysme. En-dehors des stocks de plus en plus rares de nourriture en boîte de conserve, c’était souvent le seul moyen de se procurer des protéines, et même de survivre après un temps infini passer à errer sans plus rien sentir ni même la faim. Le vaincu était mangé par le vainqueur. Depuis, une faune, certes mutante et agressive, a recolonisé le désert de cendres, et les élevages et les cultures ont redémarré dans des oasis éparses, mais même dans ces conditions, le cannibalisme continue de hanter les survivants. La plupart des mythes de ce monde nouveau en parlent d’une manière ou d’une autre. Lorsque le Cataclysme s’est abattu, l’humanité n’a pas régressé d’un cran, comme si elle était passée mettons de l’âge industriel à la Renaissance ou au moyen-âge. Elle est retombée tout au fond. Les mêmes hommes et femmes qui avant l’anéantissement menaient des existences paisibles et confortables, ne mirent pas plus que quelques mois à devenir des bouchers. Créatures sales, maigres, les yeux enfoncés dans les orbites. Très tôt, les bandes se distinguèrent par des signes : tatouages, scarifications, ou le choix d’une couleur ou d’un totem. Atavisme sans doute, quand il ne reste plus de la société que le noyau de la tribu en marche.
Est-ce à dire que le phénomène des gangers remonte au Cataclysme ? Pas exactement. Le monde en dégénérescence qui précéda les langues de feu subissait déjà les gangers, quoique sous une forme sensiblement différente.

 

Le nihilisme railleur qu’affichent les gangers remonte probablement aux bandes sauvages qui s’affrontaient dans les quartiers des mégalopoles en décomposition, pour des histoires de trafic de drogue ou juste par territorialité animale. Impitoyables, brutaux et sournois,  soumis à la seule loi du plus fort, cette nouvelle ère ne pouvait que tendre les bras aux gangers. Lorsque durant les premières années les conditions de survie cauchemardesques opérèrent un tri parmi ceux qui avaient émergé des abris, les gangers s’en sortirent mieux que les autres, et se trouvant sur-représentés parmi les survivants, ils eurent l’opportunité de reformer des bandes, intégrant d’autres survivants aussi mauvais qu’eux ou capturant des esclaves. Les femmes qui les suivaient leur donnèrent des enfants, et même si beaucoup  de ces derniers moururent en bas âge ou furent à peine mieux traités que des mignons, les gangers leur transmirent leurs codes et leurs symboles. Nombre de bandes, comme les Equarisseurs, les Lames Rouges ou les Fils du Serpent ont sans doute une origine remontant à la période qui précéda le Cataclysme.

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